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Quel rôle pour les technologies émergentes dans la gouvernance publique ?

Intelligence artificielle, blockchain, données massives, identité numérique, cloud ou encore objets connectés : les technologies émergentes transforment progressivement la manière dont les États fonctionnent et interagissent avec les citoyens. En Afrique, elles ouvrent de nouvelles possibilités pour améliorer les services publics, renforcer la transparence et faciliter la participation citoyenne. Mais leur adoption pose aussi une question essentielle : comment faire en sorte que l’innovation serve réellement l’intérêt public ?

Pendant longtemps, moderniser l’administration signifiait principalement informatiser des procédures existantes. Aujourd’hui, le changement va beaucoup plus loin. Les administrations peuvent utiliser des plateformes numériques pour délivrer des documents, l’identité numérique pour faciliter l’accès aux services, des systèmes interopérables pour faire circuler les données entre institutions ou encore l’intelligence artificielle pour analyser de grandes quantités d’informations.

La Banque mondiale souligne que les technologies numériques peuvent améliorer l’efficacité des gouvernements, la prestation des services publics et créer de nouvelles possibilités d’innovation. Elle identifie notamment l’identité numérique, les paiements numériques et le partage sécurisé des données comme des éléments essentiels d’une infrastructure publique numérique. Pour un citoyen, cela peut se traduire très concrètement : moins de déplacements, des démarches plus rapides et un accès plus simple à certains services publics.

L’intelligence artificielle, un nouvel outil pour l’action publique

Parmi les technologies émergentes, l’intelligence artificielle occupe une place particulière. Elle peut aider les administrations à traiter de grandes quantités de données, automatiser certaines tâches, détecter des anomalies ou encore améliorer l’orientation des citoyens vers les services appropriés. Selon l’OCDE, l’intelligence artificielle peut aider les administrations à personnaliser les services publics, améliorer la prise de décision et renforcer la détection des fraudes et des anomalies. En Afrique, cette perspective prend une importance particulière. En juillet 2024, l’Union africaine a adopté une stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, destinée à orienter les États membres vers une utilisation éthique, responsable, inclusive et équitable de l’IA.

Mais une question demeure : qui contrôle les décisions prises ou influencées par ces technologies ? Si un algorithme contribue à déterminer l’accès d’un citoyen à un service public, celui-ci doit pouvoir comprendre les règles qui ont conduit à cette décision et disposer de mécanismes de recours en cas d’erreur. L’innovation ne doit donc pas faire disparaître la responsabilité humaine.

Des données pour mieux gouverner

Une administration qui dispose de données fiables peut mieux comprendre les besoins de sa population. Les données peuvent permettre d’identifier les zones qui manquent d’équipements publics, de suivre l’évolution d’un programme social ou encore d’améliorer la planification des infrastructures. Mais cette capacité dépend d’une condition essentielle , la qualité et la gouvernance des données. Des données incomplètes, mal protégées ou mal interprétées peuvent conduire à de mauvaises décisions. La protection de la vie privée et des données personnelles devient alors une question de gouvernance à part entière. La Banque mondiale souligne d’ailleurs que des infrastructures numériques fragmentées, une faible protection des données et des dispositifs de cybersécurité insuffisants peuvent réduire la confiance dans les services numériques.

Les technologies émergentes ne servent pas uniquement à améliorer le fonctionnement interne des administrations. Elles peuvent aussi modifier la relation entre les citoyens et les pouvoirs publics. Plateformes de consultation, applications de signalement, portails de données ouvertes, mécanismes de retour d’information ou outils de suivi des politiques publiques peuvent donner aux citoyens de nouvelles possibilités pour s’exprimer et suivre l’action publique. La Banque mondiale inclut l’engagement citoyen numérique parmi les quatre grandes dimensions de son GovTech Maturity Index (GTMI), aux côtés des systèmes gouvernementaux centraux, de la fourniture de services publics en ligne et des facteurs favorisant le GovTech. La technologie peut donc contribuer à renforcer la transparence et la redevabilité. Mais encore faut-il que les citoyens puissent réellement utiliser ces outils.

Le risque d’une gouvernance numérique à deux vitesses

C’est l’un des principaux défis pour les pays africains. Une administration peut créer une plateforme numérique très performante. Mais si une partie de la population n’a pas accès à Internet, ne possède pas les compétences nécessaires ou ne peut pas utiliser les services proposés, la transformation numérique risque de créer de nouvelles exclusions. Le GovTech Maturity Index 2025 de la Banque mondiale constate d’ailleurs que les progrès de la transformation numérique publique restent inégaux dans le monde et que l’Afrique demeure en retrait par rapport à d’autres régions. La question n’est donc pas seulement : « Quelle technologie pouvons-nous utiliser ? » Elle est aussi : « Qui pourra réellement en bénéficier ? »

Plus une technologie entre dans la vie quotidienne des citoyens, plus les garanties doivent être solides. Protection des données personnelles, cybersécurité, transparence des algorithmes, accessibilité des services, possibilité de recours et contrôle démocratique doivent accompagner l’innovation. En mai 2025, l’Union africaine a appelé les pays africains à adapter leurs cadres juridiques et réglementaires aux réalités de l’intelligence artificielle, tout en veillant à garantir la sécurité, la transparence, la responsabilité, l’équité et la protection de la vie privée. L’enjeu est donc de ne pas reproduire dans le numérique les inégalités et les dysfonctionnements que les technologies sont censées contribuer à résoudre.

Les technologies émergentes peuvent transformer profondément la gouvernance publique en Afrique. Elles peuvent rendre certaines administrations plus rapides, faciliter l’accès aux services, améliorer l’utilisation des données et créer de nouveaux espaces de participation citoyenne. Mais elles ne constituent pas, à elles seules, une solution aux problèmes de gouvernance. Une technologie n’est jamais plus efficace que les règles, les institutions et les personnes qui l’utilisent. L’avenir de la gouvernance numérique en Afrique dépendra donc moins de la capacité des États à adopter les technologies les plus sophistiquées que de leur capacité à les utiliser de manière inclusive, transparente, responsable et au service des citoyens. Car le véritable progrès numérique ne sera pas celui d’une administration simplement plus technologique. Ce sera celui d’une administration plus accessible, plus responsable et plus proche de ceux qu’elle est censée servir.

Par Kevin da SILVA

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