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Sensibiliser les jeunes aux droits numériques au Bénin

Aujourd’hui, les jeunes grandissent dans un monde où le numérique occupe une place centrale. Ils utilisent Internet pour communiquer, s’informer, apprendre, travailler, entreprendre et exprimer leurs opinions. Les réseaux sociaux, les plateformes vidéo, les messageries instantanées et les services en ligne font désormais partie de leur quotidien.

Mais cette présence constante dans l’espace numérique ne signifie pas toujours qu’ils connaissent leurs droits. Que deviennent les informations publiées en ligne ? Comment protéger ses données personnelles ? Que faire lorsqu’une photographie est diffusée sans autorisation, qu’un compte est piraté ou qu’une personne est victime de cyberharcèlement ? Où s’arrête la liberté d’expression sur Internet ?

Au Bénin, ces questions sont encadrées par la loi n° 2017-20 du 20 avril 2018 portant Code du numérique. Pourtant, l’existence d’un cadre juridique ne suffit pas. Les jeunes doivent également comprendre leurs droits et apprendre à adopter les bons réflexes dans leurs usages quotidiens.

Dans cet entretien, Fabiola BANKOLE, juriste spécialisée en droit du numérique, apporte son éclairage sur les droits numériques des jeunes, les risques auxquels ils sont exposés et les approches à privilégier pour les sensibiliser efficacement.

Que recouvrent aujourd’hui les droits numériques des jeunes ?

Pour Fabiola BANKOLE, l’expression « droits numériques » désigne, de manière générale, l’application des droits et libertés fondamentaux dans l’environnement numérique. Elle concerne l’utilisation d’Internet, des réseaux sociaux, des téléphones, des plateformes et des services en ligne.

Il ne s’agit donc pas uniquement de droits entièrement nouveaux. Certains droits existants prennent une importance particulière lorsqu’ils sont exercés sur Internet. C’est le cas du droit à la vie privée, de la protection des données personnelles, de la liberté d’expression et de l’accès à l’information.

Au Bénin, la loi n° 2017-20 du 20 avril 2018 portant Code du numérique constitue une référence majeure. Son Livre V est consacré à la protection des données à caractère personnel. L’article 379 fixe notamment comme objectif la protection de la vie privée et professionnelle dans le contexte de la collecte, du traitement, de la transmission, du stockage et de l’utilisation des données personnelles. Il rappelle également que le développement de l’informatique ne doit porter atteinte ni à l’identité humaine, ni aux droits de l’homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques.

  • Le droit à la vie privée

La vie privée ne disparaît pas parce qu’une personne utilise Internet. Les conversations, les photographies, les données de localisation ou certaines informations concernant la vie familiale et sociale peuvent relever de la sphère privée.

Fabiola BANKOLE attire notamment l’attention sur le fait que les jeunes publient parfois une grande quantité d’informations sur les réseaux sociaux. Une publication qui semble anodine (le nom d’un établissement, une adresse, un trajet habituel ou une photographie prise dans un lieu précis) peut rendre une personne identifiable ou révéler des informations qu’elle aurait préféré garder privées.

  • Le droit à la protection des données personnelles

Les données personnelles sont des informations qui permettent d’identifier directement ou indirectement une personne physique. Il peut s’agir du nom, du numéro de téléphone, de l’image, de la voix, de certaines informations scolaires ou professionnelles, ou encore d’une adresse IP.
L’Autorité de protection des données personnelles (APDP) présente plusieurs droits reconnus aux personnes concernées par un traitement de données, notamment les droits d’accès, de rectification, de modification, d’opposition et de suppression, ainsi que le droit à la portabilité et à l’oubli, selon les conditions prévues par le cadre juridique applicable.
Pour les jeunes, ces droits se posent dans des situations très concrètes : quelles données une application collecte-t-elle ? Pourquoi demande-t-elle l’accès aux contacts, à la localisation ou aux photographies ? À qui peut-on s’adresser pour demander une rectification ou signaler une atteinte à sa vie privée ?

  • La liberté d’expression en ligne

Les réseaux sociaux ont transformé la manière dont les jeunes s’expriment et participent aux débats publics. Mais la liberté d’expression en ligne s’exerce dans un cadre juridique. Une publication, un commentaire, une accusation ou une vidéo peuvent engager la responsabilité de leur auteur lorsqu’ils portent atteinte aux droits d’une autre personne. Sensibiliser les jeunes signifie donc leur apprendre à faire la différence entre avoir le droit de s’exprimer et pouvoir publier n’importe quel contenu sans conséquence.

  • Le droit à l’information

Internet a facilité l’accès à l’information. Mais cet accès s’accompagne d’une responsabilité : savoir identifier les sources fiables, distinguer une information d’une opinion et éviter de contribuer à la diffusion de contenus trompeurs. Le droit à l’information doit ainsi être accompagné d’une véritable éducation aux médias et à l’esprit critique.

Les usages numériques exposent-ils davantage les jeunes à des atteintes à leurs droits ?

Plus les jeunes utilisent Internet, plus ils sont susceptibles de rencontrer des situations qui mettent leurs droits à l’épreuve. Un compte de réseau social peut être piraté. Une photographie peut être diffusée sans l’accord de la personne concernée. Un numéro de téléphone peut être partagé publiquement. Des données peuvent être collectées lors de l’utilisation d’une application.

Un jeune peut également être victime d’une tentative d’hameçonnage, d’une escroquerie, d’une usurpation de compte ou d’une forme de cyberharcèlement.

Le problème est parfois renforcé par une fausse impression de contrôle. Publier une photographie puis la supprimer quelques minutes plus tard ne signifie pas nécessairement que toute trace a disparu. De même, accepter rapidement les autorisations demandées par une application peut conduire à partager davantage d’informations que ce que l’utilisateur avait réellement l’intention de communiquer.

Pour Fabiola BANKOLE, le problème ne réside donc pas uniquement dans le temps passé en ligne. Il concerne surtout la capacité à comprendre ce qui se passe avec les informations que l’on publie, partage ou accepte de transmettre.

Quels droits les jeunes connaissent-ils le moins, et pourquoi ?

Malgré leur utilisation quotidienne d’Internet, les jeunes ne connaissent pas toujours les droits qui encadrent leurs activités numériques. La protection des données personnelles semble notamment être l’un des domaines les moins maîtrisés.
Beaucoup savent qu’il faut protéger leur mot de passe, mais ignorent ce qu’il advient des informations qu’ils communiquent lorsqu’ils créent un compte, téléchargent une application ou utilisent un service en ligne.
Le droit à la vie privée est également souvent mal compris. Sur les réseaux sociaux, certains jeunes peuvent penser qu’une information publiée sur leur profil leur appartient entièrement et qu’ils gardent toujours le contrôle sur sa diffusion.

Les jeunes savent généralement qu’ils peuvent donner leur opinion sur Internet, mais connaissent moins bien les limites juridiques de cette liberté. Publier un commentaire, partager une accusation ou diffuser la photographie d’une personne peut avoir des conséquences lorsque les droits d’autrui sont concernés.

Les conditions d’utilisation des plateformes sont longues, les paramètres de confidentialité peuvent être complexes et les jeunes apprennent souvent à utiliser les outils numériques sans recevoir, au même moment, une véritable éducation à leurs droits. Il existe ainsi un décalage entre la maîtrise des usages numériques et la connaissance des droits qui les accompagnent.

Pourquoi les actions de sensibilisation peinent-elles parfois à toucher les jeunes ?

Une campagne peut être juridiquement correcte et pourtant avoir peu d’effet sur les comportements. Le principal défi est de ne pas réduire la sensibilisation à une succession de recommandations abstraites : « protégez vos données », « faites attention aux réseaux sociaux » ou « utilisez un mot de passe sécurisé ».

Ces conseils sont utiles, mais ils deviennent beaucoup plus efficaces lorsqu’ils sont associés à des situations concrètes. Par exemple :

  • Une application demande l’accès à la localisation, aux contacts et aux photographies : que faut-il vérifier avant d’accepter ?
  • Une personne publie votre photo sans votre autorisation : quels sont vos droits et quelles démarches pouvez-vous entreprendre ?
  • Un message contient un lien urgent qui demande un mot de passe : quels indices peuvent révéler une tentative d’hameçonnage ?
  • Une information circule dans un groupe : comment vérifier sa source avant de la partager ?

Ce type de mise en situation permet de transformer une notion juridique en problème concret. Comme le souligne Fabiola BANKOLE, la sensibilisation ne consiste donc pas seulement à transmettre de l’information, mais à aider les jeunes à développer des réflexes pratiques.
L’APDP a d’ailleurs une mission générale d’information des personnes sur les droits que leur reconnaît le Code du numérique. Elle participe également à des actions de formation et de sensibilisation [3].

Comment sensibiliser efficacement les jeunes aux droits numériques ?

La sensibilisation devrait commencer par les usages réels des jeunes. Les formations peuvent s’appuyer sur des cas concrets : une photo publiée sans autorisation, un compte piraté, un message contenant un lien suspect, une demande excessive d’informations personnelles, une vidéo devenue virale, une fausse information partagée dans un groupe, une situation de cyberharcèlement ou une usurpation d’identité.
À partir de ces situations, les jeunes peuvent apprendre à identifier le problème, le droit concerné et la démarche à suivre.
La sensibilisation ne devrait pas intervenir uniquement lorsqu’un problème survient. Elle pourrait être intégrée progressivement dans les établissements scolaires, les universités, les centres de formation et les espaces de jeunesse.

Pour Fabiola BANKOLE, l’objectif n’est pas nécessairement de transformer les jeunes en juristes. Il s’agit plutôt de leur donner les connaissances minimales nécessaires pour évoluer dans l’environnement numérique avec davantage d’autonomie et de prudence.
Cette éducation peut s’appuyer sur des ateliers pratiques, des jeux de rôle, des simulations, des vidéos courtes, des quiz et des témoignages. Un atelier peut, par exemple, demander aux participants de déterminer quelles informations ils accepteraient de rendre publiques sur un profil fictif. Un autre peut les placer dans la situation d’une personne victime de la diffusion non autorisée d’une photographie et leur demander d’identifier les premières démarches possibles.
Cette approche permet de faire du droit numérique non pas une matière théorique supplémentaire, mais une compétence citoyenne directement liée à la vie quotidienne.

Faire des droits numériques une compétence citoyenne

L’entretien avec Fabiola BANKOLE rappelle une réalité : savoir utiliser un réseau social ne signifie pas nécessairement connaître ses droits sur ce réseau. Les jeunes peuvent être très à l’aise avec les outils numériques tout en maîtrisant encore mal les enjeux liés à la vie privée, aux données personnelles ou à la liberté d’expression.
Au Bénin, sensibiliser les jeunes aux droits numériques signifie donc leur donner les moyens de comprendre l’environnement dans lequel ils évoluent, de protéger leurs informations, de s’exprimer avec responsabilité et de demander de l’aide lorsqu’un droit est menacé.

La bonne question n’est pas seulement : « Les jeunes utilisent-ils Internet ? » Elle est aussi : « Savent-ils y exercer leurs droits et respecter ceux des autres ? »
Répondre à cette question suppose une éducation numérique concrète, régulière et proche des réalités. Lorsqu’elle est bien conçue, la sensibilisation ne se contente pas de prévenir les risques : elle renforce l’autonomie, l’esprit critique et la citoyenneté numérique des jeunes.

Par Eugène DEGUENON

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