· Blog
Comment promouvoir la liberté d’expression à l’ère du numérique ?

Un téléphone suffit aujourd’hui pour prendre la parole, dénoncer un problème, partager une information ou interpeller une autorité. Jamais les citoyens africains n’ont disposé d’autant de moyens pour s’exprimer. Mais cette liberté reste fragile : désinformation, harcèlement en ligne, censure, surveillance, autocensure et restrictions de l’accès à Internet peuvent rapidement transformer l’espace numérique en un environnement où certains préfèrent finalement se taire.
Il y a encore quelques années, pour faire entendre sa voix publiquement, il fallait passer par un journal, une radio, une télévision ou une organisation. Aujourd’hui, un smartphone et une connexion Internet peuvent suffire. Un citoyen peut publier une vidéo pour dénoncer un problème dans son quartier, commenter une décision publique, lancer une pétition, interpeller un responsable politique ou simplement partager son opinion avec sa communauté. Les réseaux sociaux ont ainsi considérablement élargi les possibilités d’expression et de participation citoyenne. Mais pouvoir publier ne signifie pas forcément être libre de s’exprimer. La liberté d’expression suppose aussi de pouvoir prendre la parole sans subir de menaces, de violences, de discriminations ou de représailles injustifiées. C’est tout l’enjeu de la liberté d’expression à l’ère numérique.
Un espace numérique qui peut aussi faire taire
Le numérique a ouvert de nouvelles portes, mais il a également créé de nouvelles formes de pression. Le harcèlement en ligne en est un exemple. Une personne qui exprime une opinion sur un sujet sensible peut rapidement être la cible d’insultes, de menaces ou de campagnes coordonnées. Les journalistes, les activistes , les défenseurs des droits humains et les femmes particulièrement visibles dans l’espace public peuvent être davantage exposés à ces attaques.
Selon une enquête menée par l’UNESCO et Ipsos dans 16 pays, 67 % des internautes interrogés ont déclaré avoir rencontré des discours de haine en ligne, tandis que 85 % se sont dits préoccupés par l’impact de la désinformation sur leurs concitoyens. Le problème devient alors moins visible. Il ne s’agit plus seulement de savoir si quelqu’un a été empêché de parler. Il faut aussi se demander : combien de personnes renoncent à parler parce qu’elles ont peur de ce qui pourrait leur arriver ?
La liberté d’expression ne signifie pas l’absence de règles
Défendre la liberté d’expression ne revient pas à considérer que tout devrait être permis sur Internet. Insultes, menaces, incitation à la violence, discours de haine ou diffusion volontaire de certains contenus dangereux peuvent avoir des conséquences bien réelles.
La difficulté consiste donc à trouver un équilibre : protéger les personnes sans transformer la lutte contre les contenus nuisibles en prétexte pour faire taire les opinions critiques.
Cette responsabilité concerne à la fois les États, les plateformes numériques, les médias, la société civile et les utilisateurs eux-mêmes. Les règles doivent être compréhensibles, transparentes et appliquées de manière cohérente. Lorsqu’un contenu est supprimé ou qu’un compte est sanctionné, les utilisateurs doivent pouvoir comprendre pourquoi et, lorsque cela est prévu, disposer de mécanismes de recours. On parle souvent de liberté d’expression comme du droit de pouvoir parler. À l’ère numérique, il faut aller un peu plus loin.
Comment exercer sa liberté d’expression lorsqu’on n’a plus accès à Internet ? Les coupures d’Internet constituent donc un enjeu majeur. L’UNESCO rappelle que l’accès à l’information fait partie intégrante du droit universel à la liberté d’expression et s’inquiète du recours croissant aux interruptions d’Internet, notamment dans des contextes politiques ou électoraux. Une coupure ne prive pas seulement les citoyens de leurs réseaux sociaux. Elle peut empêcher un journaliste de travailler, une association de communiquer, un citoyen d’accéder à une information publique ou une communauté de signaler une situation urgente. Promouvoir la liberté d’expression passe donc également par la défense d’un Internet accessible, ouvert et disponible.
Mieux s’informer pour mieux s’exprimer
La liberté d’expression est également fragilisée par la désinformation. Sur les réseaux sociaux, une fausse information peut circuler beaucoup plus rapidement qu’une correction. Une rumeur peut être partagée des milliers de fois avant que les faits ne soient établis. Cela crée un paradoxe : nous avons plus de possibilités de prendre la parole, mais nous évoluons aussi dans un environnement où il devient plus difficile de distinguer l’information fiable de la manipulation. L’éducation aux médias et à l’information devient alors essentielle.
Savoir identifier une source, vérifier une image, comprendre le fonctionnement des algorithmes, reconnaître une manipulation ou prendre le temps de vérifier avant de partager sont désormais des compétences citoyennes. Une société où chacun peut s’exprimer a aussi besoin de citoyens capables de s’informer avant de prendre la parole.
Promouvoir la liberté d’expression ne consiste pas uniquement à protéger ceux qui parlent déjà. Il faut aussi créer les conditions pour que ceux qui parlent moins puissent être entendus. Jeunes, femmes, personnes vivant dans les zones rurales, personnes en situation de handicap ou groupes minoritaires peuvent rencontrer des obstacles particuliers pour participer au débat public. Le numérique peut justement contribuer à réduire certaines de ces barrières. Mais cela suppose de lutter contre la fracture numérique, de développer les compétences numériques et de garantir que l’accès aux outils et aux espaces d’expression ne soit pas réservé à une minorité. La liberté d’expression est donc aussi une question d’inclusion.
Le rôle des plateformes et des pouvoirs publics
Les plateformes numériques occupent désormais une place considérable dans le débat public. Elles déterminent, à travers leurs règles et leurs systèmes de recommandation, une partie de ce que les utilisateurs voient, partagent et commentent.
Cette influence leur donne une responsabilité particulière. Les entreprises technologiques doivent pouvoir expliquer davantage leurs règles de modération, leurs mécanismes de recours et la manière dont leurs systèmes influencent la visibilité des contenus.
Les États, de leur côté, ont la responsabilité de protéger les droits fondamentaux dans l’espace numérique. Les réglementations peuvent être nécessaires pour lutter contre certains abus, mais elles doivent être conçues de manière à ne pas restreindre arbitrairement la liberté d’expression.
En Afrique, cette réflexion prend une dimension particulière. En mars 2026, l’UNESCO rapportait que des responsables de médias africains réunis à Nairobi travaillaient à la mise en œuvre de recommandations de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples visant notamment à renforcer la responsabilité des plateformes numériques, l’intégrité de l’information et la protection des journalistes
Et si la meilleure protection commençait par la responsabilité de chacun ?
La liberté d’expression n’est pas seulement une affaire de gouvernements ou de grandes plateformes. Chaque utilisateur a également un rôle à jouer. Avant de partager une information, vérifier. Avant d’accuser quelqu’un, chercher les faits. Avant de participer à une campagne de harcèlement, prendre conscience des conséquences de ses publications. Défendre sa propre liberté d’expression implique aussi de reconnaître celle des autres. Cela ne signifie pas être d’accord avec toutes les opinions. Une société démocratique repose justement sur la possibilité de confronter des points de vue différents. Mais le désaccord ne devrait pas nécessairement conduire à l’insulte, à la menace ou à la volonté de faire taire l’autre.
À l’ère numérique, promouvoir la liberté d’expression ne consiste donc pas simplement à permettre à chacun de publier. Il faut pouvoir accéder à Internet, prendre la parole sans intimidation, accéder à une information fiable, comprendre les règles qui encadrent les plateformes et bénéficier de protections lorsque ses droits sont menacés. Le défi est immense
Le numérique permet à des voix autrefois invisibles de se faire entendre, à des citoyens de s’organiser et à des communautés de participer davantage au débat public. La question n’est donc plus de savoir si le numérique transforme notre liberté d’expression. Il l’a déjà fait. La véritable question est de savoir quel espace numérique nous voulons construire : un espace où les voix les plus fortes imposent le silence aux autres, ou un espace où chacun peut s’exprimer, s’informer et participer dans le respect des droits de tous.
Par Kevin da SILVA
