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Coopération et partenariat au service de la participation citoyenne des jeunes au Bénin

Au Bénin, la jeunesse représente plus de 60 % de la population. Cette réalité démographique porte en elle la promesse politique et sociale d’une génération capable de transformer les structures de gouvernance, de renouveler les pratiques démocratiques et d’imaginer des solutions aux défis que le pays affronte. Pourtant, entre le potentiel et la réalité, un fossé persiste. Les initiatives citoyennes portées par les jeunes, aussi prometteuses soient-elles, se heurtent souvent à des obstacles structurels qui limitent leur portée et compromettent leur durabilité.
L’engagement civique des jeunes béninois souffre du manque d’un écosystème partenarial solide. Un réseau d’alliances entre acteurs publics, organisations de la société civile, partenaires internationaux et secteur privé capable de transformer des initiatives ponctuelles en dynamiques durables. La vérité est qu’une action citoyenne isolée, aussi pertinente soit-elle, reste fragile face aux contraintes financières, institutionnelles et politiques qui caractérisent l’environnement dans lequel évoluent les jeunes acteurs du changement au Bénin.
Dans cet article, nous allons tenter de comprendre d’abord qui sont ces jeunes béninois engagés et dans quel cadre ils évoluent, examiner ensuite pourquoi les initiatives isolées s’essoufflent et ce que le partenariat peut y changer, pour aboutir enfin à une réflexion sur les conditions d’une coopération réellement au service de leur autonomie et de leur durabilité.
La jeunesse béninoise face aux défis de l’engagement civique
La jeunesse béninoise est variée et diversifiée. Elle est à la fois urbaine et rurale, connectée et déconnectée, mais aussi diplômée et non scolarisée. Ce qui la rassemble, c’est ce qui détermine son avenir: la gouvernance, l’emploi, l’accès aux services publics, les libertés fondamentales et une volonté de contribuer aux décisions qui la concernent. Des collectifs de jeunes journalistes, des associations de veille électorale, des réseaux de blogueurs et d’activistes numériques, des organisations de quartier engagées dans le développement local; autant de visages d’une jeunesse qui refuse la posture du spectateur.
Cette mobilisation s’appuie en partie sur la progression de l’accès au numérique. Selon le rapport Digital 2026 de datareportal , 4,80 millions de personnes utilisaient Internet au Bénin, soit un taux de pénétration en ligne de 32,2 %, fin 2025 avec une progression constante du nombre d’utilisateurs des réseaux sociaux, majoritairement jeunes. Ces plateformes sont devenues des espaces de débat, de mobilisation et de production d’information citoyenne que les organisations de jeunesse utilisent avec une créativité fulgurante.
L’engagement civique des jeunes au Bénin s’inscrit dans un cadre juridique qui lui est favorable sur le papier. La Constitution béninoise du 11 décembre 1990 garantit la liberté d’association, la liberté d’expression et le droit de tout citoyen à participer à la gestion des affaires publiques. La loi 2025-19 du 22 juillet 2025 relative aux associations et aux fondations en République du Bénin encadre la création et le fonctionnement des organisations de la société civile, offrant aux jeunes un cadre légal pour structurer leurs initiatives. La Charte africaine de la jeunesse, ratifiée par le Bénin, engage l’État à « créer des opportunités pour que les jeunes participent activement à la vie politique et civique » et à « soutenir les initiatives des jeunes dans les domaines de la gouvernance et du développement. »
Ces dispositions constituent des leviers que les organisations de jeunesse peuvent mobiliser dans leur dialogue avec les institutions publiques. Cependant, l’existence d’un cadre juridique favorable ne suffit pas à garantir une participation effective. Entre les textes et leur application concrète, des écarts persistent, écarts que les organisations de jeunesse sont souvent les premières à documenter et à dénoncer.
Les défis auxquels font face les jeunes engagés au Bénin sont à la fois matériels et institutionnels. La grande majorité des organisations de jeunesse opèrent avec des ressources très limitées, dépendant de financements extérieurs souvent ponctuels et conditionnés à des priorités définies par les bailleurs plutôt que par les communautés elles-mêmes. Cette dépendance fragilise l’autonomie des organisations et compromet la continuité de leurs actions.
Par ailleurs, les espaces formels de participation citoyenne, à savoir les conseils communaux ou les commissions consultatives, restent largement inaccessibles aux jeunes, soit par manque d’information, soit par des pratiques d’exclusion implicites qui privilégient les acteurs établis. De plus, dans certains contextes, l’engagement civique des jeunes, et particulièrement des jeunes femmes, se heurte à des résistances sociales qui associent la prise de parole publique à une transgression des normes établies.
Les partenariats comme levier de durabilité
Une initiative citoyenne naît souvent d’une conviction, d’une urgence ou d’une indignation. Elle mobilise de l’énergie, fédère des volontés et produit des résultats visibles dans un premier temps. Puis vient l’essoufflement. Les ressources s’amenuisent, les porteurs s’épuisent, le contexte change et ce qui semblait prometteur se dissout faute d’ancrage institutionnel et de soutien qualitatif. Ce schéma est familier à quiconque travaille dans le champ de la société civile africaine, et le Bénin n’y fait pas exception.
Une organisation qui porte seule sa vision, son financement et sa communication court un risque permanent de rupture. Le partenariat, entendu comme une relation structurée entre acteurs aux compétences et aux ressources complémentaires, est précisément ce qui permet de transformer une initiative en dynamique durable. Il répartit les charges, multiplie les compétences, élargit les réseaux et positionne l’action dans un écosystème plus résistant aux aléas. Il est indéniable que les organisations de la société civile qui développent des partenariats diversifiés avec les institutions publiques, le secteur privé et les réseaux internationaux ont plus de chance de survie et d’impact significativement plus élevés que celles qui opèrent en autarcie.
Au Bénin, des formes de partenariat existent déjà entre les organisations de jeunesse et différentes catégories d’acteurs. Les partenariats avec les agences des Nations Unies, PNUD, UNICEF, ONU Femmes ont permis à plusieurs organisations de bénéficier de financements, de formations et d’une visibilité institutionnelle. Les coopérations bilatérales, notamment avec la France, l’Union européenne, la Suisse et les États-Unis à travers leurs agences de développement respectives, ont soutenu des programmes de renforcement des capacités citoyennes.
Ces partenariats ont permis de former des centaines de jeunes, de produire des contenus citoyens de qualité et de construire des réseaux d’acteurs engagés,etc. Cependant, ils présentent des limites que les praticiens du secteur reconnaissent volontiers. Comme le dit Ezéchiel ADANDE, gestionnaire de projets, « les financements sont souvent liés à des projets à durée déterminée, ce qui crée des cycles d’activité intense suivis de périodes creuses difficiles à gérer pour les organisations. De plus, dans de nombreux cas, les termes du partenariat sont définis par le bailleur, laissant peu de marge aux organisations locales pour adapter les activités à leurs réalités et à leurs priorités ». Cet état de chose ne favorise pas la durabilité des organisations africaines.
Une organisation qui dépend à plus de 80 % de financements extérieurs pour fonctionner n’est pas véritablement autonome. Elle est vulnérable aux revirements de priorités de ses bailleurs, aux cycles électoraux dans les pays donateurs et aux crises économiques mondiales qui contractent les budgets de l’aide internationale. Les conséquences de la suspension des suspensions par les Etats-Unis en 2025 sont la preuve de cet état de fait. Les OSC béninoises doivent aborder les partenariats depuis une position de force plutôt que de nécessité. Cela implique de diversifier les sources de financement, de développer des ressources propres, de valoriser les compétences locales et de négocier des partenariats sur la base d’une égalité réelle plutôt que formelle.
Cette autonomie est d’autant plus urgente pour les organisations de jeunesse qu’elles opèrent dans un contexte où leur légitimité est parfois questionnée par les acteurs institutionnels. Être autonome, c’est aussi être crédible et la crédibilité est la monnaie d’échange la plus précieuse dans le monde du partenariat. Construire cette autonomie suppose cependant de ne pas tourner le dos aux partenaires mais de les choisir avec discernement et de les aborder avec une stratégie claire. Cela implique d’identifier avec précision qui sont ces acteurs, leur vision, ce qu’ils peuvent apporter réellement, et à quelles conditions leur contribution renforce plutôt qu’elle ne fragilise les initiatives citoyennes des jeunes.
Les acteurs clés d’une coopération efficace
L’État est un partenaire incontournable de la participation citoyenne des jeunes, qu’on le veuille ou non. C’est lui qui définit le cadre légal, alloue les ressources publiques et ouvre ou ferme les espaces formels de concertation. Au Bénin, le gouvernement a affiché à travers plusieurs documents de politique nationale, l’exemple de la politique nationale de la jeunesse, une volonté d’associer la jeunesse aux processus de développement. Cependant, la distance entre les intentions affichées et les pratiques effectives reste significative. Les mécanismes de consultation des jeunes existent dans les textes mais peinent à fonctionner faute de moyens et de volonté politique réelle.
Les collectivités locales méritent une attention particulière dans cette équation. Proches des réalités quotidiennes des citoyens, elles constituent des partenaires naturels pour les organisations de jeunesse qui travaillent à l’échelle communautaire. Un partenariat bien construit avec une mairie ou un conseil départemental peut offrir à une organisation de jeunesse une légitimité institutionnelle, un accès à des ressources logistiques et une visibilité auprès des populations qu’aucun financement international ne peut remplacer.
Au sein même de la société civile, les partenariats entre organisations restent insuffisamment développés. Certes, plusieurs organisations se mobilisent pour des activités en commun mais en majorité, chaque structure tend à travailler dans son périmètre, avec ses propres outils et ses propres réseaux, reproduisant parfois des efforts similaires sans coordination ni mutualisation. Cette fragmentation affaiblit l’ensemble du secteur et réduit l’impact collectif des initiatives citoyennes.
Construire des alliances entre organisations de la société civile reste une priorité pour renforcer la durabilité des actions. L’expérience de Wanep-Bénin, Social Watch ou encore du réseau des féministes du Bénin autour de causes communes , illustre ce que la coopération intra-société civile peut produire en termes de visibilité, de crédibilité et d’impact.
Les organisations panafricaines jouent également un rôle structurant dans cet écosystème. Des réseaux comme AfricTivistes permettent aux organisations membres de bénéficier d’une expertise mutualisée, d’une solidarité en cas de pression et d’une amplification de leurs actions à l’échelle continentale. Pour une organisation comme ACLB, cette appartenance à un réseau panafricain constitue le pilier de sa durabilité et de sa crédibilité.
Le secteur privé est un partenaire encore sous-exploité dans l’écosystème de la participation citoyenne au Bénin. Pourtant, les entreprises, en particulier celles du secteur des technologies de l’information et de la communication, disposent de ressources, de compétences techniques et d’une présence territoriale qui peuvent bénéficier aux initiatives citoyennes. Des partenariats avec des opérateurs téléphoniques pour faciliter l’accès à internet dans les zones rurales, avec des entreprises de médias pour amplifier les contenus citoyens, ou avec des startups numériques pour développer des outils de participation en ligne sont autant de pistes concrètes à explorer.
La responsabilité sociale des entreprises constitue à cet égard un levier insuffisamment mobilisé. Au Bénin, peu d’entreprises privées ont à ce jour intégré le soutien aux initiatives citoyennes dans leurs politiques de responsabilité sociale. Pourtant, des expériences menées ailleurs sur le continent, notamment au Ghana et en Côte d’Ivoire, où des entreprises du secteur des télécommunications ont financé des programmes d’éducation civique numérique montrent que ce type de partenariat est non seulement possible mais mutuellement bénéfique. Il renforce la légitimité sociale de l’entreprise tout en dotant les organisations de jeunesse de ressources stables et diversifiées.
Les médias, quant à eux, occupent une position stratégique dans l’écosystème partenarial. Un partenariat solide entre une organisation de jeunesse et un média crédible démultiplie la portée des actions citoyennes et ancre les enjeux de participation dans le débat public.
Construire des partenariats durables : conditions et bonnes pratiques
La question du positionnement est fondamentale. Trop souvent, les jeunes sont pensés comme des cibles, des populations à former, à sensibiliser, à encadrer plutôt que comme des acteurs dotés d’une expertise propre, d’une connaissance fine de leurs réalités et d’une capacité réelle à concevoir et à porter des solutions. Ce glissement sémantique, du bénéficiaire au partenaire, n’est pas anodin. Il engage une transformation profonde des rapports de pouvoir au sein des écosystèmes partenariaux.
Repositionner les jeunes comme partenaires implique des changements concrets dans la manière dont les projets sont conçus et mis en œuvre. Cela signifie les associer dès la phase de diagnostic, leur confier des responsabilités réelles dans la gestion des programmes, les inclure dans les espaces de négociation avec les bailleurs et les institutions publiques, et reconnaître leur expertise comme une ressource à part entière. Cette transformation ne va pas de soi. Elle exige des organisations partenaires une volonté réelle de partager le pouvoir et des organisations de jeunesse une capacité à assumer des responsabilités accrues.
Un partenariat durable repose sur des fondements clairs. réciprocité : chaque partie doit apporter quelque chose et recevoir quelque chose en retour. Un partenariat dans lequel une organisation apporte ses compétences et sa légitimité locale sans recevoir en échange une reconnaissance réelle, des ressources adéquates ou une influence sur les décisions n’est pas un partenariat. C’est une relation de prestation déguisée. La transparence. Les termes du partenariat doivent être définis clairement et partagés par toutes les parties dès le départ. L’absence de clarté sur ces points est l’une des causes les plus fréquentes de rupture ou de dérive dans les relations partenariales. Et pour finir l’ancrage local. Un partenariat qui ne tient pas compte des réalités culturelles, sociales et politiques du contexte dans lequel il opère court le risque de produire des résultats déconnectés des besoins réels des communautés.
Parmi les écueils les plus fréquents, on peut citer la confusion entre visibilité et impact. Certains partenariats produisent beaucoup de communication sans résultats tangibles. Autre constat malsain dans le milieu des OSC repose sur la concurrence entre organisations pour les mêmes financements, qui fragilise la coopération intra-société civile, et la tendance à reproduire des modèles importés sans les adapter aux contextes locaux.
La participation citoyenne des jeunes au Bénin ne manque pas de souffle. Elle manque de structure. Les initiatives sont multiples mais sans un écosystème partenarial solide pour les soutenir et les pérenniser, elles risquent de s’épuiser avant d’avoir produit leur plein effet. Le défi central n’est pas de convaincre les jeunes de s’engager puisqu’ils le sont déjà, mais de construire autour de cet engagement les conditions de sa durabilité.
Le partenariat, dans ce contexte, n’est pas une option parmi d’autres. C’est une nécessité stratégique. Mais un partenariat repensé, débarrassé des asymétries qui le fragilisent, ancré dans les réalités locales, fondé sur une réciprocité réelle qui place les jeunes au centre comme concepteurs et décideurs, et non en périphérie comme bénéficiaires passifs. C’est ce qu’il faut pour des actions plus impactantes au Bénin.
Cette transformation engage plusieurs acteurs simultanément. De l’État, elle exige une volonté politique réelle. Des partenaires internationaux, un passage d’une logique de projet à une logique d’accompagnement de long terme. Des organisations de jeunesse elles-mêmes, un investissement dans leurs propres capacités pour s’asseoir à la table des partenariats en position de force. Le Bénin dispose des atouts pour relever ce défi. *
