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Comment impliquer les universités dans la gouvernance citoyenne ?

Chaque année, des milliers de diplômés quittent les universités africaines avec des mémoires et des thèses sous le bras. Pourtant, ces travaux dorment trop souvent dans des bibliothèques, loin des mairies, des ministères et des débats qui façonnent la vie quotidienne des populations. Comment faire de l’université un acteur à part entière de la gouvernance citoyenne, et pas seulement un lieu où l’on transmet des diplômes ?

Pour y répondre, nous avons interrogé Joël TCHOGBE, chercheur au sein du Groupe de Recherche Paysage et Développement Durable (GR-PDD) et doctorant en sociologie rurale et vulgarisation agricole à l’Université Nationale d’Agriculture du Bénin. Affilié à plusieurs centres de recherche comme le Civic Academy for Africa’s Future, formé à la gouvernance des organisations de la société civile et au leadership civique et politique, il observe aussi ces questions en journaliste politique et en consultant. Son regard croise donc la recherche, le terrain et le débat public.

Pour Joël Tchogbé, l’université doit d’abord être un espace de production de connaissances tourné vers l’intérêt général. Cela implique trois fonctions complémentaires à savoir, éclairer les décisions publiques grâce à la recherche, former des citoyens responsables et nourrir le débat démocratique par une expertise indépendante.

Le mot « indépendante » est central dans son propos. Une expertise universitaire n’a de valeur que si elle n’est ni influencée ni conditionnée, et si elle ne se place sous la tutelle d’aucun intérêt particulier. C’est cette liberté intellectuelle qui lui donne sa crédibilité face aux décideurs comme face aux citoyens.

Les universités doivent-elles jouer un rôle de veille sur la gouvernance, la transparence ou le développement local ? Le chercheur répond clairement par l’affirmative, en posant une limite précise. Il ne s’agit pas de remplacer le Parlement dans son contrôle de l’action gouvernementale, ni les institutions de contrôle dans leurs missions.

Le rôle de l’université est ailleurs. Grâce à sa capacité d’analyse, elle peut produire des données fiables, évaluer les politiques publiques et contribuer à installer une culture de redevabilité, c’est‑à‑dire un contrôle exercé a posteriori sur l’action publique. Cette veille peut s’exercer à toutes les échelles, du modèle de gouvernance de l’État jusqu’au fonctionnement des collectivités territoriales. L’université apporte ainsi des faits vérifiés à un débat qui, sans eux, reste dominé par les opinions.

Joël Tchogbé reconnaît que des progrès existent, mais juge l’implication des universités africaines globalement insuffisante. Selon lui, les résultats de recherche sont encore trop peu valorisés dans l’élaboration et le pilotage des politiques publiques, dans la prise de décision et dans les mécanismes de dialogue entre universités, gouvernements et sociétés civiles. Il avance deux explications qui engagent une responsabilité partagée.

La volonté politique. L’État est la tutelle naturelle des universités : il organise l’offre de formation, identifie les besoins et implante les établissements. Or, lorsque des résultats de recherche dérangent ou contredisent une orientation gouvernementale, les pouvoirs peuvent choisir, parfois de façon délibérée, de fermer les yeux.

Le cloisonnement des universités elles-mêmes. Il le dit sans détour « les universités sont parfois trop cloisonnées dans les quatre murs des amphithéâtres ». Ainsi, elles ne construisent pas assez de ponts pour diffuser leurs travaux. Si l’État et les organisations de la société civile ignorent l’existence de ces résultats, ils ne peuvent tout simplement pas s’en saisir.

Interrogé sur les freins à l’implication des universités dans la gouvernance citoyenne, le chercheur en identifie plusieurs. D’abord, le manque de financement de la recherche. Joël Tchogbé compare la situation du continent à celle de pays qui consacrent des parts très importantes de leurs budgets à la recherche, convaincus que l’innovation et le développement durable ne se conçoivent pas sans elle. En Afrique, rappelle‑t‑il, les budgets de recherche tournent difficilement autour de 2 %, parfois 1%, et à peine 5 % pour les États les mieux dotés. Ce sous-financement maintient les universités dans un rôle de simple dispensation de savoirs, fondée sur des modèles importés, et freine l’innovation comme le développement du continent.

La faible valorisation de l’expertise universitaire locale est l’obstacle suivant. Les États font volontiers confiance à des experts formés ailleurs, alors que l’expertise domestique n’a rien de résiduel. Pour Joël Tchogbé, aucun savoir ne se transfère d’un continent à l’autre sans adaptation. Viennent enfin l’insuffisance des partenariats avec les acteurs publics et une culture institutionnelle qui n’est pas toujours tournée vers l’engagement citoyen. Ensemble, ces facteurs rendent l’implication réelle des universités difficile.

Les étudiants sont‑ils suffisamment préparés à la citoyenneté et au débat public ? Sur le continent, répond le chercheur, la réponse oscille entre « peu » et « très peu ». Les formations sont souvent solides sur le plan technique, mais les compétences citoyennes, l’esprit critique, le dialogue démocratique et l’engagement communautaire méritent une place plus grande dans les parcours. Il apporte d’ailleurs une nuance importante « l’engagement civique reste une décision personnelle. Un diplômé à la tête bien pleine ne s’engage pas automatiquement. Beaucoup choisissent même d’éviter le débat public, car y participer, c’est s’exposer à des risques et à des vulnérabilités bien réels dans de nombreux contextes africains ».

Participer au débat démocratique suppose pourtant de défendre une opinion fondée sur la raison plutôt que sur l’émotion, et d’être un contrepoids constructif dans l’espace public. C’est ce que Joël Tchogbé appelle la citoyenneté responsable. Aux universités, selon lui, d’opérer un dépassement : ne plus former seulement pour décrocher un diplôme, mais accompagner les étudiants du développement de l’esprit critique jusqu’à l’engagement et à l’action.

Le chercheur définit la gouvernance citoyenne à l’université comme une double exigence. D’une part, les étudiants, les enseignants et les chercheurs doivent participer à la vie collective de manière active, responsable et informée. D’autre part, l’université doit elle aussi contribuer au développement démocratique de la société

Le chercheur reconnaît une déconnexion fréquente entre l’enseignement et la recherche d’un côté, et les besoins prioritaires des populations de l’autre. Des savoirs produits à partir de réalités exogènes, qui ne ressemblent pas aux réalités locales, ne peuvent pas produire les effets escomptés sur les acteurs de terrain. De même, des innovations parachutées sans étude préalable se heurtent à la résistance au changement et au refus d’adoption.

Pour y remédier, il avance plusieurs pistes concrètes :

  • renforcer les partenariats avec les collectivités, les mairies, les groupes de femmes et de jeunes, les artisans et, plus largement, les forces vives de chaque localité, sans oublier le secteur privé ;
  • remplacer l’approche descendante par une approche ascendante, qui part des besoins exprimés par les populations ;
  • arrimer les curricula à ces besoins et aux réalités du marché du travail, en tenant compte des réalités socio anthropologiques propres à chaque communauté ;
  • encourager la recherche appliquée et l’engagement communautaire des étudiants.

Sur ce dernier point, Joël Tchogbé est particulièrement net. La recherche fondamentale a longtemps été le modèle dominant, mais elle ne forme pas assez d’acteurs du changement social. Il faut, dit‑il, s’appuyer sur elle pour concevoir des solutions tangibles et mesurables. Des mémoires et des thèses volumineuses, parfois riches de connaissances empiriques et testables, s’accumulent dans les universités. « À quoi servent ces résultats si on ne peut pas les transférer dans un modèle de recherche appliquée pour solutionner des problèmes tangibles qui se posent aux populations ? », interroge Joël Tchogbé. Pour le chercheur, c’est là le défi que les universités doivent relever.

Impliquer les universités dans la gouvernance citoyenne ne consiste pas à leur confier un rôle politique, mais à leur permettre d’exercer pleinement leur mission, celle de produire des connaissances fiables, indépendantes et utiles. Les propos de Joël Tchogbé dessinent un chemin en trois temps. Il faut d’abord que les États financent la recherche et reconnaissent l’expertise locale. Les universités doivent ensuite s’ouvrir et diffuser leurs résultats auprès des pouvoirs publics, des collectivités et de la société civile. Enfin, elles ont la responsabilité de former des étudiants qui sachent transformer leur esprit critique en engagement.

Pour le chercheur, l’université est un levier majeur de transformation sociale, à condition que les pouvoirs publics s’emparent de ses résultats. Les universités sont « l’alpha et l’oméga en termes de production du changement social » a-t-il déclaré. À nous, étudiants, alumni, chercheurs et citoyens, de faire entendre cette exigence et de contribuer, chacun à notre niveau, à rapprocher le savoir des réalités qu’il doit éclairer.

Par Chimène FASSINOU-GANGO

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