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Comment garantir la durabilité des projets citoyens numériques ?

En Afrique, les projets citoyens numériques naissent souvent dans l’enthousiasme avec une idée forte, une équipe motivée, un financement initial, une communauté qui croit au changement. Puis, quelques mois ou quelques années plus tard, la plateforme se tait, les mises à jour s’arrêtent et l’équipe se disperse. Ce cycle, trop familier dans la société civile africaine, n’est pas une fatalité. Il révèle un problème structurel que ni la créativité ni la bonne volonté ne suffisent à résoudre : l’absence d’une culture de la durabilité dès la conception des projets.

La durabilité est donc moins une question technique qu’une question stratégique. Elle interroge la manière dont ces projets sont conçus, financés, gouvernés et transmis, ainsi que le rapport que leurs porteurs entretiennent avec leurs communautés et leurs partenaires. Pour nourrir cette réflexion, nous avons recueilli le témoignage d’un expert de la Civic Tech qui a lui-même développé de nombreuses solutions au Bénin.

De nombreuses initiatives ont émergé ces dernières années. Plateformes de signalement des abus, applications de suivi budgétaire, outils de cartographie des services publics, espaces de dialogue entre élus et administrés, radios communautaires en ligne. Certaines ont produit des résultats tangibles. Ushahidi, née au Kenya en 2008 pour cartographier les violences post électorales, est aujourd’hui utilisée dans de nombreux pays pour documenter des crises de toute nature. Ces réussites ont en commun une pertinence locale, un ancrage communautaire et une capacité à mobiliser des ressources diversifiées. Malheureusement, plusieurs de ces projets numériques rencontrent des difficultés.

Des projets construits autour du financement plutôt que de l’usage. Pour Harold ADJAHO, c’est la première cause d’échec. « On développe souvent une solution parce qu’un financement est disponible, parce qu’un projet de grande envergure est en cours. Mais on ne s’assure pas qu’il existe un besoin réel, une communauté active ou un modèle économique viable autour de cette solution. » Cette dépendance aux cycles de financement des bailleurs est à la fois financière et stratégique; lorsque le financement s’arrête, le projet s’arrête avec lui, et les priorités des bailleurs ne correspondent pas toujours aux besoins des communautés.

L’expert a réalisé plusieurs études avant de lancer ses solutions, mais elles ne tenaient pas toujours compte des changements politiques. « Nous avons la chance d’avoir des administrations décentralisées et des élus locaux. Mais on n’a pas toujours le temps d’enraciner une solution dans l’usage quotidien des citoyens, parce que le maire peut changer de politique en cours de mandat et décider de régler le problème autrement. »

L’absence de suite administrative. L’exemple qu’il cite est parlant. Son équipe a conçu une Civic Tech pour recenser les voies bitumées dégradées dans plusieurs communes du Bénin. Elle a très bien fonctionné au départ, puis s’est vite essoufflée. « Les services techniques des mairies n’ont pas répondu aux signalements. Au-delà de l’application, il y a la logistique, la mise en contexte, l’action administrative qui doit soutenir ce que les citoyens signalent. » Aujourd’hui, le ministère du Cadre de vie dispose lui-même d’une application qui remplit une fonction comparable. Il conclut que « la technologie n’est que la partie visible. Ce qui garantit la pérennité, c’est la communauté qui l’utilise, la valeur qu’elle en retire, et l’action politique, technique et administrative qui enclenche la résolution des problèmes. »

À ces facteurs s’ajoute souvent un déficit de compétences en gestion de projet. Beaucoup de projets sont lancés par des militants, des journalistes ou des activistes dont l’expertise est thématique, alors que la gestion financière, la planification stratégique et le suivi évaluation conditionnent la survie d’une initiative. Et trop souvent, on confond le projet, qui a une fin, avec l’organisation qui le porte et qui peut continuer.

Peut-on se passer des subventions ? L’expert répond avec nuance « nous avons beaucoup expérimenté et nous avons compris que nous n’avons pas toujours besoin de subventions étatiques. Mais nous devons prendre en compte le fait que l’État structure l’utilisation de certains produits. » Il peut s’agir de lois sur les données personnelles, d’autorisations de collecte ou d’un plaidoyer pour obtenir un cadre adapté aux réalités locales et nationales.

Premier levier, la contribution des citoyens eux-mêmes. « Imaginez que vous demandiez de soutenir un projet à hauteur de 500 francs, pour payer la connexion internet, la maintenance de la plateforme, les redevances en ligne. Je prends mon téléphone et j’envoie 500 francs par mobile money. Un don isolé a peu d’impact, mais collecté à grande échelle, il permet de maintenir un projet en ligne. » Il insiste toutefois sur un point : « Il faut toujours le faire dans le respect des lois. On ne collecte pas l’argent des citoyens en dehors des cadres qui le réglementent. »

Deuxième levier, les partenariats avec des ONG locales ou des sociétés privées. Il illustre avec un projet de Wifi communautaire monté avec un fournisseur d’accès : le fournisseur déploie le service gratuitement, le projet assure la visibilité, puis commence à contribuer financièrement à partir de la deuxième ou troisième année pour entretenir la connexion. « Cela avait déjà pris un certain sens. » Les financements internationaux restent une option, à condition de ne pas en dépendre exclusivement. Au fond, résume l’expert, la vraie question est celle de la valeur : « Quelle valeur créons nous pour que des acteurs acceptent de soutenir durablement une initiative citoyenne ? »

Par ailleurs, un projet sans base communautaire active est un projet sans avenir. Cette base se cultive par une présence régulière, une communication transparente, une écoute réelle et des résultats concrets. Les communautés s’engagent quand leur participation change leur quotidien, et se retirent quand elles se sentent figurantes d’un projet conçu sans elles.

La réponse de l’expert est sans ambiguïté : « Non, l’open source n’est pas l’unique garantie. » Il en reconnaît pourtant les atouts. La transparence, la possibilité pour une communauté de reprendre et de maintenir le projet, la déclinaison en d’autres applications. « Cela aide énormément à garantir la viabilité. Mais un projet propriétaire a lui aussi d’autres garanties pour rester en vie. »

Pour lui, la vraie garantie n’est pas le code source : « C’est la gouvernance autour du projet, la communauté, la capacité à mobiliser des contributeurs et l’existence d’un modèle durable. Les meilleurs projets open source respectent tous ces éléments. » Il rappelle que des plateformes ouvertes ont parfois basculé vers le propriétaire, comme OpenAI, à l’origine un modèle associatif devenu une société lucrative : « À un moment, ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas faire autrement pour atteindre leur objectif. », a-t-il éclairé.

Ces enseignements rejoignent notre conviction à AfricTivistes CitizenLab Bénin : la durabilité se construit d’abord par les personnes. Former des jeunes à la gestion de projet, à la communication numérique et au plaidoyer, c’est investir dans les initiatives qu’ils porteront demain, et bâtir un écosystème local capable de produire ses propres solutions sans dépendre indéfiniment de ressources extérieures.

La durabilité n’est pas un objectif parmi d’autres, c’est la condition de l’impact. Un projet qui s’arrête avant d’avoir produit un changement durable n’a pas forcément manqué d’idées ou de volonté. Il n’a simplement pas été conçu pour durer. Changer cela exige une transformation de la culture projet au sein de la société civile : partir d’un besoin réel et non d’un financement, impliquer les institutions qui doivent donner suite aux signalements, diversifier les ressources dans le respect des lois, et bâtir une gouvernance solide autour de la communauté. Car sans durabilité, il n’y a pas de changement, et sans changement, il n’y a pas de démocratie.

Par Chimène FASSINOU-GANGO

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