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Ce que les ateliers de leadership apportent vraiment aux jeunes

« En 2024, je pose mes valises à Cotonou. Je débute en tant que bénévole dans plusieurs OSC, je commence par militer pour les droits humains, pour les droits des femmes, pour l’équilibre social, etc. Et puis les formations sur le leadership ont commencé par pleuvoir, j’ai commencé par postuler, par saisir chaque opportunité. Elles ont profondément transformé ma manière de voir le monde, les défis sociaux et le rôle que chaque individu peut jouer dans la construction du changement. Elles m’ont appris à passer de l’indignation à l’action, de la simple participation à l’influence, de la réflexion à la transformation.

En 2025, j’ai créé Warrior Voice, une académie qui t’apprend à te connaître, à tracer ton chemin propre à toi et qui te permet de te connecter à d’autres jeunes et à des personnes qui ont réussi et qui peuvent te tendre la main. J’ai commencé avec les enfants de 5 à 17 ans, je leur apprends à avoir un rêve, à mettre des mots sur chaque émotions, à parler, à discuter, à se projeter, je travaille leur psychologie éducative ». Un témoignage de Moubinatou YACOUBOU DJIBRILA « une jeune femme qui a quitté son village et qui cherche toujours son chemin, CEO de WARRIOR VOICE, et volontaire sssur un projet de promotion et d’éducation des femmes à Djougou », s’est-elle présentée.

Des milliers de jeunes Africains saisissent chaque année ces opportunités de formation. Des ateliers de quelques jours, parfois de quelques heures, organisés par des ONG, des collectifs de leaders, des institutions publiques ou des partenaires internationaux, et qui prétendent, pour certains, transformer des trajectoires. Mais que se passe-t-il vraiment derrière ces portes ? La formation change-t-elle durablement les jeunes qui en bénéficient, ou produit-elle surtout de l’enthousiasme à court terme ? Qu’est-ce qu’un atelier de trois jours peut changer dans la vie d’un jeune qui rentre ensuite dans un quartier sans opportunités, dans une famille qui attend de lui autre chose, dans un pays qui peine encore à faire de la jeunesse une priorité ?

Ce que la formation apporte vraiment

Il y a ce que les programmes affichent, à savoir, compétences en communication, prise de décision, gestion de projet, connaissance des institutions, branding, gestion de track, et il y a ce que les jeunes retiennent vraiment. Souvent, ce n’est pas la même chose. Ce que les ateliers de leadership transmettent en premier, avant toute technique, c’est une permission. La permission de se penser et de se voir comme un acteur et non comme un spectateur de la vie publique. Pour beaucoup de jeunes africains, en particulier ceux issus de milieux populaires ou de zones rurales, cette bascule intérieure est la transformation la plus profonde que puisse produire une formation. Elle ne figure dans aucun module pédagogique. Elle se produit dans les marges pendant un exercice de prise de parole, lors d’un échange avec un pair venu d’une autre région, dans le regard d’un formateur qui prend une idée au sérieux.

« Avant, je pensais que la politique, les grandes décisions, c’était pour d’autres. Des gens plus éduqués, mieux connectés avec des parents nantis et un grand réseau. L’atelier m’a montré que ce n’était pas une question d’origine ou de type de personnes mais plutôt de volonté et d’outils. » Adjoua, ancienne bénéficiaire d’un programme de formation politique, Parakou. Et à Moubinatou d’ajouter « les formations que j’ai suivies de 2024 à 2026 m’ont apporté bien plus que des connaissances techniques ; elles m’ont permis d’acquérir une véritable littératie en leadership, en gestion de projets, en communication stratégique, en diplomatie citoyenne et en prise de parole en public. Concrètement j’ai appris à avoir de la vision, à être humble, à apprendre même des moins âgées ».

À l’échelle du continent, des programmes comme le Young African Leaders Initiative (YALI), ou les formations portées par la Fondation Konrad Adenauer dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest confirment ce constat : les ateliers les plus efficaces sont ceux qui articulent acquisition de compétences et transformation du rapport à soi. Former un jeune à parler en public sans lui donner le sentiment qu’il a quelque chose de légitime à dire, c’est lui offrir un outil sans lui en confier les clés.

Les programmes bien ficelés offrent non seulement des espaces d’apprentissage sain mais aussi l’opportunité de se savoir pas seul. Et autant dire qu’avec l’avènement du numérique, ces ateliers offrent de quoi sortir de sa zone de confort et bousculent la timidité de plus d’un. Ce qui est notable, c’est aussi ce réseau qui se crée petitement, ces contacts qui s’échangent, ces amitiés qui s’y débutent, ces projets qui s’y naissent , etc.

Au-delà de l’atelier : ce qui dure et ce qui disparaît

Trois jours. Parfois cinq. Rarement plus. C’est le temps que durent la plupart des ateliers de leadership ou de prise de parole destinés aux jeunes en Afrique. Trois jours pour déconstruire des années de silence, d’invisibilité, de conviction que le changement se fait ailleurs et par d’autres. L’intention est noble. L’élan, réel. Mais que reste-t-il de cet élan quand le jeune referme la porte de la salle de formation derrière lui ? Il reste ce que l’environnement permet de faire vivre.

Pour certains, l’impact reste durable. Le cas de Moubinatou est un exemple: « Je me suis dite que les jeunes dans toutes les communes mériteraient d’apprendre ce qu’est le leadership. Début 2026, j’ai décidé de faire le tour des 12 départements de mon pays, avec mes maigres moyens, mais avec une vision: rencontrer 5000 jeunes. En Juin 2026, j’ai déjà rencontré plus de 1500 jeunes en parcourant Abomey Calavi, Cotonou, Porto-Novo, Ifangni, Ketou, Saketé, Lokossa, Parakou, Gogounou, Djougou et Natitingou. Ensemble, nous avons travaillé sur les rêves de départ, sur la passion, sur la flamme qui nous motive à aller plus loin, à travers des séances de Coaching, nous avons travaillé sur le personal branding, sur le leadership communautaire, sur la gestion du temps et aussi comment gérer ses finances. Nous nous sommes projetés avec la vision Bénin 2060, et nous avons posé des bases solides ».

Adjoua est rentrée à Cotonou avec l’intention de s’engager dans le conseil des délégués de son université. Elle l’a fait. Pendant cinq mois, elle a porté des initiatives, mobilisé ses pairs, interpellé l’administration. Puis les réunions ont commencé à se tenir sans elle, trop tard le soir, dans des espaces où sa présence dérangeait autant qu’elle inspirait. Personne ne lui a dit de partir. On a “simplement rendu mon engagement progressivement impossible”, a-t-elle confié.

Le cas d’Adjoua n’est pas isolé, loin s’en faut. Elles sont pleines de filles à qui les formations donnent des ailes mais pour qui le quotidien reste inchangé. Cela ne révèle pas forcément un échec de la formation mais une limite structurelle que le secteur de la formation au leadership peine encore à regarder en face. Un atelier peut transformer un individu mais lorsque les structures ( familiales, communautaires, institutionnelles) dans lesquelles cet individu évolue restent imperméables au changement, l’élan produit par la formation finit par s’épuiser contre elles.

Les organisations les plus honnêtes dans ce domaine le reconnaissent. Le vrai risque d’un atelier de leadership sans suivi, c’est de produire ce que certains chercheurs appellent le « syndrome du retour ». Un jeune revenu transformé dans un environnement inchangé, qui doit choisir entre renoncer à ce qu’il a compris ou affronter seul des résistances pour lesquelles il n’a pas été préparé. Dans les deux cas, la formation n’aura pas tenu sa promesse.

Christophe a eu de la chance ou plutôt, il a eu un réseau. Après son atelier à Porto-Novo avec les U-reporters, il a été intégré dans un groupe d’anciens participants qui continuaient à se retrouver, à partager des opportunités, à se soutenir mutuellement dans leurs initiatives. Ce réseau informel a fait ce que la formation seule ne pouvait pas faire : transformer un moment d’apprentissage en trajectoire durable. Et comme il a su bien l’exprimer « Ce n’est pas l’atelier qui a changé ma (sa) vie. C’est les gens que j’ai continué à fréquenter, les responsabilités qu’on m’a confiées parce qu’on me faisait confiance.»

C’est là que se joue la vraie question pour les organisations, les bailleurs et les institutions qui investissent dans la formation des jeunes. L’atelier est-il une fin en soi ou le point de départ d’un accompagnement qui se prolonge dans la durée ?

Les conditions d’un impact durable

Si la formation au leadership produit des effets réels mais fragiles, la question n’est pas de savoir s’il faut continuer à former puisque la réponse serait oui, sans hésitation. La question est de savoir comment transformer ces moments d’apprentissage en leviers de changement qui tiennent dans la durée. Et cette transformation-là ne repose pas uniquement sur les épaules des organisations qui forment. Elle engage aussi, et peut-être surtout, les bailleurs qui financent et les institutions gouvernantes.

Le premier chantier est pédagogique. Un atelier de trois jours ne peut pas, seul, produire un leader. Il peut en revanche être le premier maillon d’un continuum; formation initiale, suivi individualisé, mise en réseau, opportunités concrètes d’engagement; qui, lui, peut transformer une trajectoire. AfricTivistes a progressivement intégré cette logique dans son approche : les jeunes formés ne sont pas simplement des bénéficiaires, ils deviennent des relais, des formateurs, des acteurs d’un écosystème qui se renforce à mesure qu’il s’élargit. C’est d’ailleurs ainsi que sont nés les différents labs du mouvement qui se retrouvent dans plusieurs pays et qui sont constitués de jeunes formés par AfricTivistes, désormais porteurs de lumière pour la jeunesse de leur communauté respective.

Cette logique de continuum exige du temps, de la constance et des ressources que les cycles de financement par projets souvent annuels, rarement pluriannuels, ne permettent pas toujours de mobiliser. C’est ici que les bailleurs ont un rôle décisif à jouer. Celui de financer non pas des ateliers isolés, mais des programmes qui inscrivent la formation dans une durée suffisante pour produire des effets mesurables sur les trajectoires individuelles et collectives.

Le deuxième chantier est systémique. Former des jeunes leaders dans des environnements qui ne leur offrent aucun espace d’exercice du leadership, c’est dépenser inutilement au lieu d’investir. Les organisations les plus efficaces dans ce domaine ne se contentent pas de former, elles travaillent simultanément à ouvrir des espaces; mécanismes de consultation des jeunes dans les processus de décision locale, plateformes de dialogue entre jeunes leaders et élus, campagnes de plaidoyer, etc. Autant faut-il former, autant faut-il ouvrir les portes pour l’application.

Cette ouverture des espaces est une responsabilité qui incombe en premier lieu aux institutions étatiques. Un État qui investit dans la formation des jeunes sans réformer les mécanismes de participation citoyenne produit une contradiction que les jeunes eux-mêmes perçoivent et qui nourrit leur désillusion. La cohérence entre le discours sur la jeunesse et les politiques publiques qui lui sont destinées est une condition de crédibilité que les gouvernements africains ne peuvent plus se permettre d’ignorer.

Le troisième chantier est celui de l’évaluation. Le secteur de la formation au leadership souffre d’une tendance à mesurer ce qui est facile à compter: nombre de participants, taux de satisfaction sur le champ, modules complétés, plutôt que l’après formation. Les trajectoires à six mois, à un an, à cinq ans. Combien de jeunes formés ont effectivement pris des responsabilités dans leur communauté ? Combien ont initié des projets citoyens ? Combien ont accédé à des espaces de décision formels ?

Ces données existent rarement, parce qu’elles coûtent cher à collecter et parce qu’elles exposent les organisations à une forme de redevabilité que les logiques de communication institutionnelle ne favorisent pas toujours. Pourtant, c’est précisément cette redevabilité qui permettrait au secteur de progresser, d’identifier ce qui fonctionne vraiment, d’abandonner ce qui ne produit pas d’effets durables, et de concentrer les ressources là où elles transforment réellement des vies.

C’est ainsi que pour plusieurs initiatives de renoms, les organisations peuvent fournir la liste de centaines d’alumnis mais rarement d’une dizaine qui en ont construit quelque chose d’important. Pour dire que le défi majeur de ces formations est de se donner les moyens de savoir si, après l’atelier, les participants ont effectivement osé. C’est à cette condition, et à cette condition seulement, que les ateliers de formation cesseront d’être de beaux moments pour devenir de vrais leviers de transformation.

Il serait facile, au terme de cette réflexion, de conclure que les ateliers de leadership ne changent pas grand-chose. Cependant, ce serait une erreur et une injustice envers les milliers de jeunes Africains dont la trajectoire a été durablement infléchie par une formation qui a eu lieu au bon moment, dans le bon espace, avec les bonnes personnes autour d’eux.

Adjoua coordonne aujourd’hui des ateliers pour d’autres jeunes à Parakou. Moubinatou a une académie qui forme plusieurs jeunes et continue de porter sa voix sur plusieurs initiatives nationales et internationales. Ces parcours ne sont pas des exceptions spectaculaires. Elles sont le résultat discret de ce que la formation produit quand elle est pensée comme un point de départ plutôt que comme une destination.Mais pour que ces trajectoires deviennent la norme plutôt que l’exception, trois engagements s’imposent simultanément.

Aux organisations qui forment : assumer la responsabilité de ce qui se passe après l’atelier autant que pendant. Un jeune formé et abandonné est une promesse non tenue. L’étape du suivi dans la mise en œuvre de projets doit être une priorité. Aux bailleurs qui financent : accepter de financer des programmes , pas des activités isolées. L’impact réel d’une formation se mesure en années, pas en jours. Aux institutions qui gouvernent : comprendre que former la jeunesse sans lui ouvrir des espaces d’exercice réel du pouvoir, c’est investir dans une énergie que l’on s’emploie ensuite à contenir.

L’Afrique a une jeunesse dynamique qui agit et qui innove. Ce qu’elle demande n’est pas qu’on la forme à l’infini. C’est qu’on lui fasse enfin confiance.

Par Chimène FASSINOU-GANGO

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