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« Le plaidoyer numérique ne remplace ni la confiance ni le dialogue » Harold ADJAHO

• Publié le 7 octobre 2026

Ingénieur IT et consultant en participation citoyenne numérique, Harold ADJAHO est l’une des voix les plus affûtées de l’Afrique de l’Ouest sur les questions d’engagement civique à l’ère numérique. Concepteur d’applications web et mobiles au service du dialogue citoyen, il a travaillé sur des projets de participation politique numérique au Bénin, au Tchad, au Burkina Faso, au Mali et au Sénégal. De la mise en œuvre de politiques numériques au plaidoyer, en passant par la conception d’outils pour renforcer le lien entre élus locaux et administrés, son expertise couvre un spectre rare, à la fois technique et profondément humain. Dans cet article, il aborde les questions de plaidoyer numérique, changement social et des conditions dans lesquelles le numérique peut réellement faire bouger les lignes politiques.

Il n’y a pas de recette magique. Mon expérience me l’a clairement démontré. Il y a des méthodes qui font leurs preuves, et ces méthodes doivent être contextualisées. Lorsque vous êtes face à une campagne qui fonctionne, elle repose généralement sur un problème concret, une histoire derrière ce qui se passe, et la possibilité de contextualiser la solution en répondant à la fois au problème localisé et aux histoires humaines qui le sous-tendent.

Aujourd’hui, si c’est une crise née d’une situation précise et identifiée, peut-être une famille qui a des difficultés et qui a provoqué un sentiment de réforme chez tout le monde, le contexte nous aidera à comprendre quels sont les problèmes dans telle région, pourquoi cette famille n’a pas pu se faire entendre du fait du contexte administratif local. Localiser les problèmes permet d’apporter des solutions réalistes. Dans le passé, cela a fait ses preuves.

Trop souvent, ce qu’on veut faire, c’est mobiliser les citoyens autour de concepts abstraits. Et cela ne marche pas. Prenons l’exemple des Gilets jaunes en France. Ils ont essayé de résoudre le problème de façon globale. Cela n’a pas marché, parce que même au sein du mouvement, des groupes avaient des revendications très différentes : les conducteurs, les agriculteurs, les éboueurs, les administratifs. Le numérique permettra de sensibiliser, de faire rapidement une synthèse. Mais c’est au niveau politique que les solutions peuvent rapidement arriver. Et grâce aux informations collectées, nous sommes en mesure d’identifier le problème par groupe et d’apporter des réponses adaptées.

Les gens se mobilisent davantage lorsqu’ils comprennent qu’il y a un problème qui affecte leur vie quotidienne, que ce problème se rapporte à leur histoire personnelle. Des mouvements naissent comme ça sur internet, mais quand les gens commencent à faire la distinction entre leur problème et le problème collectif, certains se désolidarisent. Ils ne se sentent plus concernés. D’autres s’y jettent tout de même parce qu’il faut trouver un sujet pour se mobiliser. Cliquer sur des informations peut démarrer un mouvement, mais cela ne peut pas forcément être le sujet réel d’un engagement citoyen durable.

Oui, mais cela dépend de ce qui vient après et du contexte. Une pétition seule change rarement une politique publique. En revanche, elle peut démontrer qu’un sujet préoccupe un nombre important de citoyens. Je vois la pétition aujourd’hui comme un indicateur de mobilisation plutôt que comme une solution en soi.

Lorsqu’elle est associée à des données solides, à une stratégie de communication, à un dialogue avec les décideurs et à une méthode de plaidoyer structurée, la pétition peut devenir un levier d’influence réel. Sans tout cela, elle risque de rester symbolique.

Si vous avez décidé de recueillir des signatures pour un problème réel et que vous êtes en mesure de produire un document qui dit : nous avons collecté un million de signatures pour telle ou telle chose, vous avez un million de voix derrière un problème. Et je ne pense pas qu’une autorité aujourd’hui soit insensible à un million de voix citoyennes qui disent : nous avons tel problème, nous voulons que vous trouviez des solutions. Même pour un problème localisé dans un autre pays, si 500 000 Béninois disent que ce problème les touche et qu’ils veulent que leurs décideurs s’y penchent, nous avons quelque chose de puissant. C’est pourquoi il est très important d’associer à une pétition tout un processus de plaidoyer et d’influence.

Je pense que nous vivons une époque où l’attention est devenue une ressource rare. Les images et les vidéos sont importantes pour capter cette attention. Mais aujourd’hui, avec l’avènement de l’intelligence artificielle, elles n’arrivent plus vraiment à remplacer des faits solides et vérifiés.

Pour éviter qu’on en arrive là, il faut réintroduire la donnée. Prendre les données réelles du terrain, faire une analyse objective et professionnelle dans un contexte stratégique, et y associer une expertise. Si vous avez un problème que vous voulez porter aujourd’hui, il est important d’associer à votre démarche des professionnels capables d’identifier les données du terrain, de les mettre en contexte, de les analyser et de déterminer des stratégies pour sortir de crise. Cela a plus d’impact.

Je suis convaincu qu’aujourd’hui, les meilleures campagnes citoyennes sont celles qui combinent information, expertise et émotion. L’émotion attire l’attention, mais ce sont les faits, l’expertise et l’analyse qui construisent la crédibilité de la campagne. Sinon, cela devient du militantisme algorithmique : beaucoup de visibilité pour peu d’impact réel.

J’ai un exemple qui illustre bien cela. Récemment, un influenceur ivoirien a lancé une cagnotte après la mort d’un artiste, sans contextualisation ni justification claire. La toile l’a immédiatement rejeté. S’il avait accompagné sa démarche de faits concrets, d’une demande explicite de la famille, d’une explication claire des difficultés financières, et que d’autres personnes s’étaient jointes à son mouvement dans ce cadre, la campagne aurait eu une tout autre résonance. Unilatéralement, sans ancrage dans les faits, elle a perdu toute crédibilité.

C’est l’un des plus grands défis de notre époque. L’intelligence artificielle apprend à partir des informations produites par les humains. Ces informations sont des données, et ces données peuvent contenir des biais. Des biais liés à la race, à la région, aux facteurs sociaux. Vous ne pouvez pas prendre des données qui viennent d’un habitant de Tchaourou et les assimiler à celles d’un habitant de Cotonou. Ce ne sont pas les mêmes réalités. Mais l’IA n’est pas toujours en mesure de faire cette distinction. Elle peut se baser sur des données d’un habitant de Tchaourou et en déduire ce qui se passe pour les jeunes au Bénin en général. C’est un exemple, mais il illustre bien le problème.

La réponse pour éviter ces préjugés sociaux n’est pas d’abord technologique. C’est de diversifier l’information, de diversifier la production de la donnée et de la rendre fiable et crédible. J’aime particulièrement l’initiative « J’aime ma langue », qui consiste à documenter nos bases de langues locales. À partir de ce travail, l’IA est en mesure d’identifier une langue locale du Bénin et de faire la correspondance avec le français ou l’anglais. Quelqu’un qui parle adja peut traduire une phrase en bariba, en passant par le français ou directement, grâce à l’intelligence artificielle. C’est très important.

Il faut produire des données qui nous appartiennent, les contextualiser, produire nos propres contenus et disposer de nos propres référentiels. C’est d’ailleurs sur cela que je travaille avec un ami : développer un référentiel autour du patrimoine touristique, culturel, matériel et immatériel du Bénin. La question des biais de l’intelligence artificielle est aussi une question de souveraineté. C’est en produisant des données claires et transparentes que nous sommes en mesure d’éviter que l’IA reproduise les préjugés sociaux.

La technologie est un formidable accélérateur pour la participation citoyenne. Mais elle ne remplace ni la confiance, ni le dialogue, ni la stratégie, ni l’engagement humain. Les outils numériques peuvent amplifier les voix citoyennes, et c’est même l’objectif de la participation citoyenne. Mais ce sont toujours les citoyens qui restent au cœur du fonctionnement de ces outils, et qui apportent à travers eux le changement escompté.

Par Chimène FASSINOU-GANGO